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Travailler plus vieux, non merci

Le Monde

France

17 Septembre 2007

Rémy Devaux est l'un des 800 ouvriers de Quatre-Mares, le vaste atelier d'entretien et de réparation de locomotives diesel situé au coeur de la gare de triage de Sotteville-lès-Rouen : "Je suis chaudronnier. Vingt-neuf ans de boîte, 1 500 euros par mois. Et toute ma vie, rien que du boulot dur, dans le bruit, la poussière, le danger permanent, le diesel, les produits chimiques." 

A 52 ans, Rémy est fatigué, le corps visiblement usé par une vie de labeur. Son bras droit est raide et sans force, à la suite d'une série de traumatismes subis au travail : "On a aménagé mon poste pour tenir compte de mon invalidité, mais il faut que j'arrête bientôt, sinon, je vais y laisser ma peau, je n'aurai plus besoin de retraite. Il paraît que les Français vivent plus vieux qu'avant, mais nous autres, à Quatre-Mares, on n'a pas cette impression quand on voit tous les collègues avec des cancers, des attaques cardiaques et cérébrales, toutes sortes de maladies professionnelles."

Comme tous ses collègues, Rémy compte partir en retraite à 55 ans, plus que trois ans à tirer. Il a calculé qu'au total, il touchera 1 200 euros par mois : "Ça me suffira. Travailler plus vieux pour gagner plus ? Non merci. A quoi ça sert d'être le plus riche du cimetière ?"

Dans sa jeunesse, il a travaillé sept ans dans le secteur privé, ce qui lui vaudra de toucher une petite retraite complémentaire à partir de 60 ans : "Le problème, c'est qu'entre 55 et 60 ans, il faudra se serrer la ceinture. Je ne toucherai que 65 % de mon dernier salaire, et non pas 75 %, parce que je n'aurai pas cotisé à la SNCF pendant 37 ans et demi. Avec ça, je ne ferai pas de folies, mais pour la première fois, je vais vivre un peu à ma guise, ça n'a pas de prix." Il rêve de découvrir de nouvelles activités, et aussi de se rendre utile, car la vie associative est riche et variée au sein de la communauté des cheminots.

A l'idée qu'il pourrait être obligé de travailler au-delà de 55 ans, Rémy se sent profondément révolté. Il considère le projet de réforme des régimes spéciaux comme une trahison, comme la rupture d'un contrat juridique et moral essentiel. Sa grande peur est d'être poussé à retarder son départ par des moyens détournés : "S'ils recalculent à la baisse le montant de ma retraite, je devrai choisir entre vivre dans la misère ou travailler trois ou quatre ans de plus, pour récupérer des points. Ça serait vraiment dégueulasse. Je vais me battre."

Ses deux copains, Laurent Jumel, chaudronnier, et Jean-Pierre Ebran, soudeur, tous deux âgés de 42 ans, sont en bonne santé, mais leur état d'esprit est le même. Ils ne sont pas syndiqués, car ce n'est pas dans leur tempérament, mais ils sont prêts à se battre pour préserver leur régime de retraite : "Entre collègues, on discute, on va demander des informations aux syndicats, et on se prépare mentalement pour une grève dure. Le rêve, ce serait un grand mouvement qui ferait tout péter, pour remettre à plat toute cette affaire."

Cela dit, rien n'est joué, car les cheminots ne savent pas encore à quoi s'en tenir : "On essaie d'être vigilants, mais la direction se tait, les syndicats ne sont pas informés, on a l'impression que tout se trame dans notre dos. Cette incertitude est insupportable."

A la réflexion, Jean-Pierre laisse apparaître un certain fatalisme : "Je sens bien que tôt ou tard, ils réussiront à nous voler nos acquis. Mais on va lutter pour limiter les dégâts et obtenir des compromis. S'ils cherchent à nous imposer un projet ficelé à l'avance, tout va exploser."

Laurent fait remarquer que depuis dix ans, les grèves sont uniquement défensives : "On lutte pour garder ce qu'on a, pas pour obtenir de nouveaux avantages. On ne fait jamais grève de gaieté de coeur, ce sont des périodes dures et stressantes. Et contrairement à ce qui se raconte un peu partout, nos journées de grève ne sont jamais payées." Soudain, les visages se ferment, le ton se fait plus âpre. A Sotteville, on ne pardonne pas aux médias d'avoir répandu le mensonge des jours de grève payés : "Non seulement ils sont intégralement déduits de notre salaire, mais en plus, en fin de carrière, lorsqu'on fait le décompte des annuités, chaque jour de grève est défalqué de la durée totale de travail, ce qui diminue le montant final de la retraite. Rien n'est pardonné."

Les jeunes de Quatre-Mares sont moins braqués sur le problème des retraites, mais beaucoup se disent solidaires de leurs aînés. Gilles Chuette, militant CGT âgé de 20 ans, est entré à la SNCF comme apprenti à 15 ans, et a été titularisé à 17 ans. Depuis, il passe ses journées à ramper sous les locomotives, dont il répare les freins. Il gagne 1 100 euros par mois : "Avec un loyer de 475 euros, c'est très juste. Je ne vais pas à la cantine, 6 euros pour déjeuner, c'est hors de prix. Pendant la pause, je prépare ma bouffe dans un local."

Quand il aura 55 ans, Gilles totalisera quarante ans d'ancienneté : "Je pense que ça ira, j'aurai peut-être envie de voir autre chose." En réalité, il sait que rien ne restera en l'état : "Je me battrai à fond pour limiter la casse, sinon, comme c'est parti, il n'y aura plus de limite, les patrons vont nous faire bosser jusqu'à 70 ans."

Pour les jeunes, le problème des retraites vient s'ajouter au combat pour la défense de leur outil de travail. Autour des ateliers, l'immense gare de triage est déserte et silencieuse du matin au soir. Jusqu'en 2004, elle fonctionnait 24 heures sur 24, les équipes faisaient les "3-8" et triaient plus de mille wagons de marchandises par jour. Puis la SNCF a décidé de concentrer le triage sur trois grands "hubs" à Paris, à Lyon et en Moselle. Le déclin général des petites activités de fret au niveau local, jugées non rentables, a accéléré le processus. Sotteville est ainsi passé aux "2-8", puis au "1-8" : depuis l'an passé, seules les équipes de nuit ont été maintenues, car il n'y a plus que 200 à 300 wagons par jour à trier. Un faisceau de 17 voies a été fermé, les mauvaises herbes l'ont déjà envahi. Les agents ont accepté de ne travailler que la nuit, car ils touchent une prime, mais le bruit court qu'une nouvelle réorganisation est en préparation : on les ferait travailler un peu le matin, puis un peu l'après-midi, et la prime sauterait.

Non loin de là, le foyer hébergeant le personnel roulant en déplacement est lui aussi très calme. Jean-Claude, un conducteur âgé de 39 ans qui ne souhaite pas donner son nom de famille, montre les pièces vides : "Il y a 60 chambres ici. Dans le temps, elles étaient occupées à 80 %. Ce soir, nous serons une dizaine."

Comme tous les conducteurs, Jean-Claude doit partir à la retraite dès 50 ans, ce qui lui semble juste et mérité : "Je suis marié, j'ai deux enfants, mais je n'ai pas de vie de famille. Aujourd'hui, je suis arrivé ici à 14 heures et je repars à 4 h 45 du matin. Pas le temps de rentrer chez moi à Caen, je suis coincé ici à ne rien faire, avec mon sac de provisions pour dîner tout seul. C'est toujours comme ça, les journées sont mal montées, je ne suis pas chez moi le week-end, ni à Noël, ni pour les vacances scolaires. Tout ça pour 2 500 euros par mois, toutes primes comprises. J'ai choisi un métier compliqué, plein de contraintes et de responsabilités oppressantes, parce que je savais qu'en échange je pourrais profiter longtemps des joies de la retraite. C'est un choix de vie réfléchi."

Par ailleurs, il est convaincu qu'à partir de 50 ans, un conducteur commence à perdre ses réflexes, son acuité visuelle et sa concentration : "Je n'ai pas envie de devenir un danger public, ni de mourir de cette façon."

Jean-Claude, qui n'est pas syndiqué, n'a pas toujours suivi les mots d'ordre de grève dans le passé, mais aujourd'hui, il se sent prêt : "On va se péter une grosse grève, c'est sûr. Si elle dure, ma femme ne pourra pas beaucoup aider, elle gagne 500 euros par mois, mais nous puiserons dans nos économies, nous sacrifierons les vacances." Il émet malgré tout une réserve : "Je ferai grève s'il y a unité syndicale, mais si les syndicats ne sont pas d'accord entre eux, ce sera le fiasco assuré, je n'en serai pas." 


 


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