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«Je crois au lien entre les générations»

Par: Eric Favereau et François Wenz-Dumas 
Libération, 17 avril 2001

«Va-t-on continuer à supporter cette intolérance terrible qui veut que des gens soient considérés à la fois comme trop vieux pour le travail et trop jeunes pour la retraite?»

Elisabeth Guigou, ministre de la Solidarité, explique sa politique vis-à-vis du vieillissement de la population. 

-Pourquoi un projet qui doit bénéficier à plus de 800.000 personnes et mobiliser 17 milliards de francs passe-t-il presque inaperçu? 

-Je pense que l'allocation personnalisée à l'autonomie (APA) va faire parler d'elle. Toutes les familles sont concernées ou potentiellement concernées. Le risque de dépendance lié à la perte d'autonomie ne sera plus pris en charge par les familles mais par la collectivité: c'est un moment extraordinaire dans une société où l'on compte de plus en plus de personnes âgées. C'est aussi une réforme qui va permettre, je l'espère, de s'interroger sur la place des personnes âgées dans la société. Le vieillissement de la population nous conduit à revoir beaucoup de nos politiques publiques: les politiques de santé, la vie sociale des quartiers, la place des travailleurs âgés dans l'entreprise... Plus généralement cela pose la question: quelle place la société est-elle prête à reconnaître aux personnes âgées? Tous les pays européens y sont confrontés, et, sous la présidence suédoise, une réflexion a été lancée pour voir comment on peut y apporter une réponse positive. Le vieillissement des populations doit être vécu comme un atout et non comme une catastrophe. 

-Qu'on le veuille ou non, la vieillesse est d'abord perçue comme un handicap... 

-Justement. Dès lors que l'on traite cette question de la perte d'autonomie, le regard sur la vieillesse peut changer. On va vite se rendre compte que l'APA est un outil formidable, car elle permet d'aborder le problème de la perte d'autonomie avec une liberté de choix. Une personne âgée peut décider de rester à domicile, ou d'être prise en charge dans un établissement spécialisé. Une fois que la solution est trouvée, on peut porter un regard beaucoup plus positif sur le vieillissement. On connaît l'énergie que déploient les retraités bénévoles dans les associations, pour la culture, la vie intellectuelle, le sport. On mesure ce que les travailleurs plus âgés peuvent apporter à l'entreprise. Va-t-on continuer à supporter cette intolérance terrible qui veut que des gens soient considérés à la fois comme trop vieux pour le travail et trop jeunes pour la retraite? Je crois beaucoup au lien entre les générations. Je suis par exemple très partisane de créer des crèches dans le même lieu que des maisons de retraite. 

-Ne sommes-nous pas dans une société qui ne veut pas voir ces questions? 

-Nous sommes dans une société basée sur le jeunisme. Pourquoi ne pas mieux accepter le vieillissement, au lieu de tout faire pour essayer de ne pas vieillir? Chaque période de la vie apporte quelque chose de différent. Je me passionne en ce moment pour le jardinage: on m'aurait dit cela il y a vingt ans, je ne l'aurais pas cru. Parler globalement des personnes âgées n'a pas de sens. Il y a retraités et retraités, et au moins trois ou quatre générations chez les personnes âgées qui n'ont pas du tout les mêmes problèmes. Ce que nous voulons faire c'est permettre de trouver une solution adaptée à chaque niveau d'autonomie, pour que l'on cesse enfin de voir le vieillissement uniquement à travers le handicap. 

-Officialiser, comme le fera l'APA, des catégories de handicap ne va-t-il pas créer des difficultés? 

-Ce sera en tout cas beaucoup moins compliqué que le système actuel de la prestation dépendance. Celle-ci varie non pas selon le niveau d'autonomie ou les revenus, mais selon le département où l'on réside et parfois à l'intérieur d'un même département. Avec l'APA, il y a un barème national. Toutes les personnes qui gagnent moins de 6 000 F par mois auront intérêt à la toucher, puisque sera prise en charge la totalité de l'aide liée à leur degré d'autonomie, sans ticket modérateur comme ce sera le cas pour des revenus plus élevés. C'est donc un système d'une grande souplesse. 

-Les départements ne sont-ils pas hostiles à une réforme qui leur retire une de leurs attributions? 

-Nous avons travaillé avec les présidents de conseil général, qui sont partenaires de sa mise en œuvre. C'est la quatrième grande réforme de la législature, après les emplois-jeunes, la réduction du temps de travail et la couverture maladie universelle. Elle est très consensuelle et j'ai tendance à penser que c'est celle qui touchera le plus en profondeur la société. 

-Pourquoi n'avoir pas franchement créé pour la perte d'autonomie une cinquième branche de la Sécurité sociale, après la vieillesse, la famille, la santé et les accidents du travail? 

-L'APA a toutes les caractéristiques d'un cinquième risque. Elle n'est pas gérée dans le cadre de la Sécurité sociale parce que nous avons préféré qu'elle le soit par les mêmes partenaires, notamment les conseils généraux et les associations. Disons que c'est un pas vers la reconnaissance d'un cinquième risque. Reste aussi en suspens la question des récupérations sur succession. Elle est ouverte, certains trouvant injuste de faire supporter aux héritiers une part du coût de l'aide apportée, d'autres estimant anormal de ne pas le faire au moins à partir d'une certaine fortune. 

-Va-t-on retrouver sur cette question le clivage droite-gauche? 

-Cela ne me semble pas évident, après les débats que nous avons eus à la commission des affaires sociales. Les différences de sensibilité sur ce problème de la récupération sur succession traversent les groupes politiques. La vraie question que pose la réforme est plutôt celle du rôle et des moyens accordés aux associations d'aide à domicile, et aussi de la reconnaissance de ces métiers. Les conditions de mise en œuvre de cette réforme seront essentielles. Les décrets sortiront avant la fin de l'année. 

-Et pour les maisons de retraite? 

-Nous avons lancé un plan de médicalisation, nécessaire car beaucoup d'établissements sont dans un état de grande vétusté. Prendre en charge la perte d'autonomie n'empêche pas d'être vigilants sur les questions de santé et sur la qualité de l'hébergement. Au moins cette allocation assurera-t-elle une prise en charge globale en respectant le choix des personnes, maintien à domicile ou maison de retraite.