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Des crèches et des maisons de retraite bousculent les frontières entre générations

Par: Pascale Krémer
Le Monde, January 24, 2001

DEUX PERSONNES, très âgées, sont venues chercher leur courrier. Devant les boîtes aux lettres, une jeune maman les salue, puis traverse le hall en tenant d'une main ferme son petit garçon. Dans l'ascenseur s'engouffre une vieille dame, suivie de son caniche. Et encore deux enfants rigolards, les bras chargés de pots de gouache et de feuilles de papier géantes. On cherche vainement du regard les blouses blanches ou roses, les habituels alignements de fauteuils aux occupants somnolents.

Dès le hall d'entrée, la maison de retraite intercommunale de Saint-Maur (Val-de-Marne) étonne. La résidence de l'Abbaye accueille cent dix personnes âgées et trente-deux enfants de dix-huit mois à trois ans. Il y a un an, expérience fort rare en France, une halte-garderie ouvrait au sein de cet établissement tout juste rénové. Mercredis exceptés, une douzaine de petits se mêlent en permanence aux résidents. Certains enfants sont là toute la journée, d'autres passent deux matinées ou deux après-midi par semaine à la maison de retraite. Leurs parents ont souvent dû patienter une bonne année. « De plus en plus souvent, ils ne voulaient mettre leur enfant nulle part ailleurs. Notre projet pédagogique les intéresse », constate, avec plaisir, Stéphane Reyes, responsable de la halte-garderie.

Ce projet, c'est simplement, dit-il, la « continuité de ce qui se passe dans la vie ». Ou plutôt devrait idéalement se passer, puisque la vie actuelle « sépare les générations », qui, ici, se côtoient de nouveau. Chaque matin, les enfants sont accueillis dans les salons des différents étages, où ils prennent, avec les résidents, leur petit-déjeuner. Leurs jeunes mères ou pères s'asseoient volontiers cinq minutes « pour un café, qui leur évite de ne faire que transiter », note le directeur, Pascal Champvert : « De vrais liens se créent avec les résidents. » A tout moment, les personnes âgées sont les bienvenues à la halte-garderie. Un potager est en cours d'installation, qu'enfants et résidents entretiendront de concert. Au restaurant, les activités pâte à modeler, dessin, peinture, art floral, contes, les karaokés ou les ateliers dégustation sont communs. Comme les sorties au musée ou les fêtes d'anniversaire.

Dans un salon du premier étage, on remballe les peintures. Nicolas, deux ans et demi, fait une tournée de bises avant de partir. Les dames le complimentent sur sa tenue. « Tu vas bientôt te marier ? » Helena, quatre-vingt-treize ans, d'un naturel plutôt bourru, fait répéter six fois aux adultes leurs questions, mais comprend parfaitement ce que lui susurrent les enfants, pour qui elle a toujours une réserve de bonbons à portée de main. 

« L'après-midi aussi », elle vient voir les enfants. « Faudrait pas avoir de cœur pour rater ça ! Moi, des enfants, je n'en ai pas eus. Quand j'habitais dans le Nord, j'allais les regarder au jardin public. »

UN SOURIRE, UNE GRIMACE

René aussi attire à lui les petits. Pour eux, il est doux et attentionné. Aux membres du personnel, pourtant, il tient souvent des propos assez rudes. En veste pied-de-poule et fauteuil roulant, les cheveux gris un peu longs, René, soixante-dix-huit ans, se sent « bien avec les gosses » : « Y'a personne de plus franc qu'eux. » A l'étage de la halte-garderie, Delphine et Sylvie, mères d'Alexis et Alexia, deux ans, devisent en rhabillant leur progéniture. « Ce matin, raconte la première, Alexis a été tout seul voir un monsieur et lui a fait des bisous. C'est chaleureux, c'est familial, ici. En côtoyant les personnes âgées, les enfants apprennent à les respecter. » « Au départ, se souvient la seconde, mes amies me demandaient si je n'avais pas peur qu'ils attrapent des maladies. Mais les personnes âgées sont très suivies médicalement Et puis la vieillesse, ce n'est pas une maladie ! »

Au restaurant, les six petits qui restent toute la journée déjeunent à la même table que des vieilles dames, pour la plupart en fauteuil roulant. Dans un calme impressionnant. Trois fois par semaine, Guillaume, aussi roux que frisé, partage ainsi le repas de son arrière-grand-mère, Madeleine, quatre-vingt-douze ans. L'un et l'autre se surveillent du coin de l'œil. C'est à qui finira le premier ses carottes. Stéphane Reyes, éducateur de jeunes enfants, était convaincu qu'il ne pourrait jamais travailler avec des personnes âgées. Aujourd'hui, il ne tarit plus d'anecdotes sur tel petit garçon qui a cessé de pleurer grâce à un vieux monsieur footballeur. Sur la petite Annabelle, tombée du toboggan un matin, qui a vu le midi une vieille dame glisser au restaurant, « et est allée lui expliquer que ce n'était pas grave, qu'on allait lui mettre de la pommade ». « Du coup, la résidente, bien que choquée, a fait attention à l'image qu'elle donnait d'elle-même. »

Le jour où les enfants les rejoignent à leur étage pour le petit-déjeuner, les personnes âgées soignent leur apparence. Les petits, volontiers tourbillonnants, se concentrent vingt minutes sur une même activité lorsque des résidents de la maison de retraite se joignent à eux. « Ils les calment, s'étonne Stéphane Reyes. Tout se fait très naturellement. Chacun apporte quelque chose à l'autre. » Certains pensionnaires de la résidence se gardent bien d'approcher les enfants. Aucun contact, d'ailleurs, ne leur est imposé, rappelle M. Reyes. « Mais on remarque des évolutions. Un sourire, une grimace au passage des enfants. Et puis, vite, ils reprennent un air sévère quand ils voient qu'on les observe »

Si l'implantation de la halte-garderie se révèle fructueuse, c'est qu'elle s'inscrit dans une logique globale que Pascal Champvert, par ailleurs président de l'Association des directeurs d'établissements d'hébergement pour personnes âgées (Adehpa), résume ainsi : « Le principe de base est que tous les gens qui n'ont rien à faire dans l'établissement doivent y venir. » Depuis belle lurette, les petits gardés par les assistantes maternelles du quartier, les enfants des écoles viennent régulièrement participer à des ateliers d'art floral, à des jeux de société Une brocante a lieu chaque année dans le parc de la résidence. Les soirées thématiques sont ouvertes à tous, comme le seront les boutiques de la future rue commerçante intérieure.

QUALITÉ DE VIE

A mille lieues de la langue de bois administrative, Pascal Champvert s'enflamme vite lorsqu'on le questionne sur la halte-garderie. « Même si tout le monde croit le contraire, il s'agit simplement de comprendre qu'on reste un être humain après quatre-vingts ans. Dans bien des discours, si l'on remplaçait "personnes âgées" par noir ou juif, on tomberait sous le coup de la loi. Mais pour les vieux, ça ne choque personne. Dans notre société, qui a tant progressé sur la lutte contre les discriminations, c'est incompréhensible de bêtise ! »

Pour redonner « une place aux vieux », la résidence de l'Abbaye fut, en 1989, la première maison de retraite « auditée » par un cabinet spécialisé. De cette vaste consultation des personnes âgées, de leur famille et des personnels, sont nées diverses initiatives liées à la qualité de vie – multiplication des activités et des sorties, présence acceptée des animaux, installation d'un conseil des résidents L'ouverture de la halte-garderie poursuit ce même objectif. « Les gamins qui auront fréquenté la maison de retraite ne pourront plus dire que les personnes âgées sont des déchets. »
Les activités pâte à modeler, dessin, karaoké sont communes. Comme
les fêtes d'anniversaire.